Cette cinquième et dernière conférence du cycle sera l’occasion d’aborder ce qui constitue l’ultime et cruciale ramification de la pensée d’Édouard Glissant, sa « dernière poétique » pourrait-on dire, puisqu’il s’agit bien de l’aboutissement en somme de toute sa réflexion. Les itinéraires proposés au cours de ce cycle s’achèveront par conséquent avec la part de cette pensée peut-être la moins étudiée à ce jour et dont il importe de souligner l’ampleur afin de comprendre réellement l’achèvement de la vision du monde de Glissant. Cette part encore minorée et pourtant fondamentale, c’est celle d’une pensée du « vivant » qui, dans une large mesure, fait la jonction entre les données de la réflexion menée autour des thématiques de l’identité, de l’interculturalité et de l’altérité, avec un nouveau regard sur la pensée écologique envisagée au sens philosophique, anthropologique et politique. Pour le volet d’une réelle conscience écologique glissantienne, il s’agit d’envisager comment l’œuvre est en quête d’une symbiose de l’homme avec son entour. C’est dire combien cette ultime investigation de l’écrivain lui permit de parachever son concept de Relation, et c’est dire l’importance de cette phase que toute l’œuvre annonçait. C’est ce cheminement autant que cet aboutissement qui seront au centre de cet éclairage, focalisé autour du dernier credo d’Édouard Glissant : « Rien n’est Vrai, tout est vivant. »

Et parce que cette conférence est en grande partie liée à l’ouvrage qu’Édouard Glissant avait publié en 2007 aux Éditions du Seuil avec Sylvie Séma, intitulé La terre magnétique. Les errances de Rapa Nui, nous vous proposons conjointement à cette dernière conférence du cycle, les éclairages inédits que nous avait confiés Sylvie Séma Glissant en 2018 pour le séminaire de l’Institut du Tout-Monde, autour de l’écriture à deux voix de cet ouvrage exceptionnel, approche intuitive, poétique et visionnaire de l’histoire tragique de l’île de Pâques — une vision elle-même si métaphorique des destinées insulaires confrontées aux équilibres précaires du vivant. Plus que jamais, cette parole et cette vision nous sont indispensables pour percevoir comme il se doit l’ultime ramification de la poétique glissantienne et de sa tension vers la pleine expression de la Relation.

« La terre magnétique : le lieu et la formule » (Séminaire de l’Institut du Tout-Monde, session 2018-2019, « Présences d’Édouard Glissant », vendredi 7 décembre 2018)

Sylvie Glissant, artiste peintre (sous le pseudonyme de Sylvie Séma), directrice de l’Institut du Tout-Monde, nous parle de cette relation de voyage qu’aura constitué la publication par Édouard Glissant de La terre magnétique. Les errances de Rapa Nui, l’île de Pâques, en 2007 aux Éditions du Seuil. Cette écriture à deux voix livre un véritable décodage du paysage et des destinées de l’île de Pâques. En un compagnonnage créateur, le propos de l’écrivain côtoie les récits et les dessins d’artistes de Sylvie Séma qui gardent trace des voies secrètes de ce lieu magnétique. C’est cette réalisation singulière qui a déjà donné lieu au regard de la critique et qui continue aujourd’hui de susciter l’attention et parfois la fascination qui est abordée pour la première fois par Sylvie Glissant. L’entretien que nous avons mené avec elle permet d’approcher au plus près les tracés d’une création duale et d’une appréhension singulière de l’espace et du temps, que constitue La terre magnétique dans l’œuvre d’Édouard Glissant.

VIDÉO D’INTRODUCTION AU CYCLE DE CONFÉRENCES


SALUER LA MÉMOIRE ET LA TRACE D’ÉDOUARD GLISSANT EN MARTINIQUE

Par DAVID ZOBDA, Maire de la Ville du Lamentin

Rendre hommage à Édouard Glissant aujourd’hui au Lamentin me paraît relever à la fois de l’évidence et de la nécessité. Évidence d’un rappel de ce que furent les racines mêmes de cet homme de culture qui marqua de son empreinte les consciences, en Martinique et partout où son œuvre est lue et commentée à travers le monde. Mais aussi, nécessité de faire appel à la force visionnaire de ses écrits, qui résonnent encore auprès des Martiniquais, comme une mémoire vive.

Par sa position centrale dans la géographie de notre île, le Lamentin est une terre d’enracinement. C’est là qu’enfant puis adolescent, Édouard Glissant a forgé son lien incomparable avec sa terre, c’est là qu’à pu germer son regard irremplaçable sur les réalités de son pays et sur la marche du temps. La parole de Glissant nous rappelle l’importance d’une identité ouverte sur le monde, et c’est un peu cela, la leçon de la trace que nous voulons aujourd’hui célébrer.

Cette initiative s’inscrit pleinement dans l’ambitieuse politique culturelle de la ville, qui vise aussi à promouvoir les figures intellectuelles majeures de la Martinique et à offrir à la population des espaces de réflexion et de transmission. Par la dimension de son œuvre, Édouard Glissant occupe une place exceptionnelle dans la littérature mondiale, et nous devons nous rappeler que cette dimension provient d’une terre, d’un paysage, d’une histoire et d’une culture. La mise en lumière de la pensée de cette figure emblématique de la littérature caribéenne et dont le rayonnement international se confirme aujourd’hui, constitue un acte structurant de la politique municipale, pensée et portée avec conviction par la Ville du Lamentin. Je souhaite bonne route à cet hommage collectif rendu aujourd’hui à Édouard Glissant par son pays.


UN HOMMAGE MARTINIQUAIS ET UNIVERSEL

Par LOÏC CÉRY, directeur du Centre international d’études Édouard Glissant au sein de l’Institut du Tout-Monde

D’avril à décembre 2025, la Ville du Lamentin en Martinique rend un hommage substantiel et inédit à Édouard Glissant, l’un des plus illustres Martiniquais et des plus éminents Lamentinois du XXe siècle, l’un des penseurs les plus considérables de notre temps. Depuis quelques années, la diffusion de l’œuvre de Glissant s’est amplifiée à travers le monde, dans les champs variés de la réflexion philosophique, littéraire et des sciences sociales. Si du vivant de l’écrivain, un intérêt sans cesse croissant pour son regard sur le monde et ses soubresauts avait déjà largement émergé, aujourd’hui sa pensée semble avoir essaimé vers un large spectre. Qu’il s’agisse de sa notion de Relation, de sa vision des processus de créolisation ou de son concept opérant du « Tout-Monde », tout se passe comme si notre époque découvrait l’étonnante adéquation de ce penseur issu des luttes anticolonialistes, avec les mutations du monde contemporain.

Pour ce qui fut le terreau d’écriture et de vie d’Édouard Glissant, les Antilles et en particulier la Martinique où il vit le jour en 1928, la restitution de sa pensée apparaît aujourd’hui comme une « urgence », dans un contexte social et politique bouleversé mais aussi dans la permanence d’interrogations endogènes qui ont trait à l’histoire et ses trajectoires, mais dont tout un chacun sent bien qu’elles concernent aussi et surtout les destinées collectives de ces pays. Dans le sillage et dans le mouvement de ces questionnements, le vaste « examen du réel » entrepris par l’auteur du Discours antillais en 1981 irrigue à nouveau la réflexion sur les maux mais aussi les perspectives de ces entités, entre doutes existentiels et mal-développement structurel. Que cette œuvre élaborée dans l’idéal d’une émancipation individuelle et collective fournisse encore de précieuses ressources pour une nouvelle lucidité, illustre combien elle est en phase avec les problématiques les plus aigües qui se manifestent dans ces territoires, autant que de leurs potentialités.

Compte tenu de cette double acuité – mondiale et caribéenne – de l’œuvre de Glissant, désignant aujourd’hui une part de son actualité, il me semble que l’initiative prise par M. David Zobda, maire du Lamentin, d’organiser un hommage à Édouard Glissant, hommage inédit dans son format et son contenu, est d’une importance singulière. Car le lien entre cette audience internationale d’une pensée et l’ancrage fondamental dans son « lieu incontournable » (selon l’expression de l’écrivain) est susceptible d’apparaître aujourd’hui avec une pertinence particulière à la faveur d’un hommage qui ne vise pas une simple célébration patrimoniale, mais l’exploration dynamique des présences d’Édouard Glissant à nos horizons, en Martinique et dans le monde. C’est pour cette raison que je suis honoré de la sollicitation de la Ville du Lamentin, lieu essentiel de l’enracinement martiniquais et enrhizomé du poète, pour mener ce cycle de conférences, inédit par nature. D’abord parce que par son étendue et sa diversité, cet hommage marquera un temps fondamental de la restitution de la trace de Glissant dans l’âme de son pays. Ensuite, parce qu’il sera l’occasion d’un partenariat actif avec l’Institut du Tout-Monde, qui s’attache depuis près de vingt ans grâce à l’énergie infatigable de Sylvie Glissant, non seulement à célébrer l’héritage d’une pensée, mais à en prolonger les rhizomes en France et dans le monde, à « relier et relayer » les propositions qui furent celles de ce visionnaire vers de nouvelles co-présences des lieux et des imaginaires, et des interculturalités actives. « Nous avons rendez-vous où les océans se rencontrent » : l’aspiration que clamait Édouard Glissant en 2006 dans son essai Une nouvelle région du monde, est devenue au fil du temps, le credo de cet institut qu’il fonda la même année à Paris. Dans son esprit, il s’agissait d’un levier d’action, proposé à partir d’une poétique de la Relation. Aujourd’hui et grâce au Lamentin, la Martinique s’apprête à son tour à relayer et diffracter l’énergie anticipatrice du Tout-Monde.

« Nos barques sont ouvertes, pour tous nous les naviguons » : en 1990, en clausule à l’un de ses textes fondamentaux, Édouard Glissant avait imaginé que la mémoire partagée des souffrances du passé puisse fournir aussi le creuset de nouvelles solidarités. C’est le pari que relèvera aujourd’hui le Lamentin, en célébrant l’itinéraire et la parole de l’un de ses fils les plus prestigieux. Au moment de débuter cette traversée au long cours, cette exploration d’une œuvre qui se déploie « en étendue et en profondeur », je remercie tout particulièrement David Zobda d’avoir imaginé ce salut fervent adressé par la Martinique et vers le monde, à un parcours et une vision qui finalement, nous attendent et nous obligent. Mes remerciements fervents vont aussi à François Vitrani, président de l’Institut du Tout-Monde, compagnon de route et grand ami d’Édouard Glissant, à qui nous devons la pérennité de cette institution voulue et portée par le poète. La voix d’Édouard Glissant, qui disait écrire pour des lecteurs futurs, sera à nouveau et plus que jamais parmi nous, et nous entendrons encore sa recommandation : « Agis dans ton lieu, pense avec le monde. »


NOTE D’INTENTION (Loïc Céry) : Sollicité par le Maire du Lamentin pour assurer ce cycle de conférences sur l’œuvre d’Édouard Glissant, je voudrais préciser avant tout chose que j’ai l’intention de m’adresser au plus grand nombre, et a fortiori à ceux qui ne connaîtraient pas forcément encore cette œuvre. Réputé pour la difficulté de sa pensée et de son écriture, Édouard Glissant est surtout un auteur exigeant, au sens fort du terme. Chez lui, la construction des notions autant que l’écriture sont agencées selon une grande précision, et une conception très haute de ce que peut être la littérature. Sa pensée répond à une haute ambition d’exploration du réel (historique, politique, social, esthétique, langagier), et c’est avant tout cette ambition qui exige du lecteur une attention soutenue. Pour ces raisons mêmes, Glissant est un auteur souvent mal diffusé, parce qu’on ne prend pas la peine de l’expliquer avec une clarté suffisante. Une gageure devant laquelle nombre de spécialistes renoncent, préférant s’enfermer dans un jargon faussement sophistiqué, mimant une distance souvent suspecte, parce qu’elle n’embrasse rien d’autre que des postures. Je n’entends pas m’adresser à un public captif d’esprits acclimatés ou se pensant tels devant cette œuvre. Après l’avoir fréquentée longtemps, je demeure convaincu qu’elle contient des repères inouïs, susceptibles de modifier l’existence de celui qui l’intériorise, ce qui à mes yeux rend sa transmission cruciale. Je n’entends pas renoncer à la mission de transmettre, qui devrait être le sacerdoce de tout spécialiste. Avant d’enfermer Glissant dans une réputation d’auteur difficile, faut-il encore l’avoir réellement lu – et c’est ce que j’essaye de faire, devant qui ne connaît pas ses écrits, ou qui voudrait des éclaircissements sur tel ou tel point qui lui paraîtrait obscur : encourager à lire ou relire Glissant, avec méthode, attention et passion. Édouard Glissant, que j’ai eu la chance de connaître, savait qu’on ne le lisait pas vraiment, ou du moins pas complètement, alors qu’il répétait avoir tout mis dans ses écrits. J’ai par conséquent l’intention, au cours de ce cycle de conférences, de m’adresser à tous, profanes et connaisseurs, débutants ou habitués, pour proposer à chacun un panorama si possible éclairant de cette parole-monde que pratiqua Édouard Glissant tout au long de son parcours. Je renoncerai pour ce faire à la moindre position de surplomb interprétatif face à cette œuvre, sachant qu’elle se suffit ô combien à elle-même, et que c’est plutôt nous qui avons besoin d’elle. C’est à cette seule condition qu’on peut assister à ce prodige : la levée de l’œuvre en nous, comme le trésor d’une conscience accrue que nous ne soupçonnions pas, et qui pourtant est là, qui attend que nous soyons prêt au cheminement. Sa ki la pou’w la riviè pa ka chayé’y.


LOÏC CÉRY, spécialiste de littérature française et comparée, a créé en 2018 le CIEEG, Centre international d’études Édouard Glissant au sein de l’Institut du Tout-Monde (fondé par Édouard Glissant en 2006 et dirigé par Sylvie Glissant) qu’il a rejoint en 2013. Il y coordonne par ailleurs le pôle numérique, les cycles pluridisciplinaires « Mémoires et littératures de l’esclavage », « Traduction » et « Penser la Caraïbe, penser le monde », le projet pédagogique « La Traversée des Mémoires », ainsi que les Éditions de l’Institut du Tout-Monde fondées avec Sylvie Glissant et François Vitrani, où il dirige les collections « Recherche », « Musicologie », « Biographies ». Il a créé en 2006 La nouvelle anabase, revue d’études persiennes (Éditions L’Harmattan, jusqu’en 2010) et dirigé plusieurs colloques internationaux (actes publiés en 2007 chez L’Harmattan et en 2020 aux Éditions de l’ITM). Spécialiste de Saint-John Perse et d’Édouard Glissant à qui il a consacré de nombreuses études, il a également participé à l’édition critique de la Poésie complète de Léopold Sédar Senghor en 2007 aux Éditions du CNRS sous la direction de Pierre Brunel, et consacré plusieurs analyses aux littératures caribéennes, René Maran, les expressions littéraires de la mémoire de l’esclavage, l’intertextualité, la traduction littéraire, la diffusion numérique des savoirs, la critique musicale et la musicologie (il est ancien élève de l’École Normale de Musique de Paris). Il a publié en 2020 aux Éditions de l’Institut du Tout-Monde les deux tomes d’une étude critique, Édouard Glissant, une traversée de l’esclavage et coordonne la revue Les Cahiers du Tout-Monde. [Site officiel de Loïc Céry : www.loiccery.com]